Les guerres jacobites

 

La fuite de Jacques II après la bataille de la Boyne, 
A.C. Gow, huile sur toile

Le retour au pouvoir en Angleterre de rois catholiques donna après l'intermède de Cromwell quelques espoirs aux catholiques irlandais. Ils furent rapidement déçus : otages de leur parlement et des intrigues de la cour, les derniers rois d'Angleterre catholiques Charles II et Jacques II n'améliorèrent que bien peu la situation de leurs co-religionnaires. Quelques propriétaires catholiques récupérèrent leurs terres, et eurent accès à certaines charges officielles.


       La fuite de Jacques II vers la France après le coup d'Etat mené parGuillaume d'Orange en Angleterre à la fin du XVIIe compromis définitivement toute chance de réhabilitation des catholiques. Lorsque Jacques tenta avec l'appui de la France de récuperer son trône, il commença par débarquer auprès de ses partisans irlandais, recruté principalement au sein de la noblesse anglo-irlandaise restée catholique. Sa tentative échoua près de la rivière Boyne, le 11 juillet 1690, quand il fut vaincu par les troupes orangistes (en Ulster, l'ordre d'Orange commémore encore tous les ans cette victoire par des marches provocatrices dans les quartiers catholiques).

 

La bataille de la Boyne, De Hooghe, gravure coloriée 

Jacques II dut à nouveau fuire vers la France. Ses troupes, composées de nombreux Irlandais et de nobles Anglo-Irlandais, quittèrent en masse les îles britanniques pour la France, ou elles devinrent de fidèles soutiens de la monarchie en s'intégrant aux troupes royales (Il y eut jusqu'à la révolution un corps d'armée nommé "les Irlandais du roi"). L'époque de la bataille de la Boye marque un tournant de l'histoire de l'Irlande, car c'est cet évènement qui voit pour la dernière fois intervenir la vieille aristocratie anglo-normande d'Irlande en tant que force politique agissante et autonome. Suite à cette défaite, la mort sur le champ de bataille, la fuite ou la ruine totale (par la confiscation de ses terres) de cette classe toute entière la fait sombrer dans l'oubli du jour au lendemain. En 1690, plusieurs siècles après l'aristocratie gaëlique, la noblesse irlandaise de vieille ascendance normande disparaît de l'histoire d'Irlande...

Des guerres de religions à la lutte des classes

        La période qui suivit la défaite de la Boyne marqua une étape importante dans la constitution du clivage irlandais. Car après leur victoire, les anglais achevèrent totalement la paupérisation et l'asservissement des catholiques, et la mise sous tutelle de l'économie irlandaise par Londres : les dernières mesures discriminatoires, les dernières confiscations, achevèrent de mettre principalement entre les mains d'Anglais résidant à Londres tous les biens fonciers et industriels. Accessoirement, le reliquat fut abandonné aux colons presbytériens. En outre, le commerce direct entre l'Irlande et l'étranger fut totalement prohibé, Londres devenant le seul client potentiel, aux prix décidés par le gouvernement. Le tissage de la laine fut également interdit.

        En ruinant ainsi totalement les Irlandais et en anéantissant les classes moyennes et supérieures catholiques (y compris l'ancienne noblesse normande), l'Angleterre transforma ce qui était une "simple" lutte de religion en une véritable lutte de classes, aspect que le conflit avait déjà commencé à emprunter dès les premières confiscations à la fin du XVIe. C'est ainsi que plus d'un siècle avant l'apparition du capitalisme marchand dans le reste de l'Europe, l'Irlande voyait naître la première forme moderne d'une oppression et d'une lutte entre classe possédante et prolétariat massif, avec cette nuance qu'en Irlande, les classes connaissaient un clivage particulièrement fort, et aux acteurs particulièrement différenciés. D'un coté, les propriétaires Anglo-irlandais, les "landlords", anglicans pour la plupart, ne résidant pas en Irlande, richissimes et seuls titulaires du droit de vote ; de l'autre, une masse de travailleurs agricoles catholiques ruinés et asservis, sans aucun droit politique, tirant leur seule source de revenus de maigres lopins de terre accordé en guise de salaire à l'usage particulier de ces quasi-serfs ; entre les deux, une petite bourgeoisie protestante, économiquement plus proche des catholiques, en raison du sous-développement chronique de l'Irlande et par conséquent de ces classes moyennes.

        Ce sous-développement, très préjudiciable à cette classe moyenne presbytèrienne et dû aux règles commerciales posées par Londres, aurait d'ailleurs normalement du l'inciter à se rapprocher de la classe ouvrière catholique pour faire front commun. Mais la haine farouche pour les catholiques fut toujours savamment entretenue par les classes dominantes afin d'assurer leur propre perennité, en éloignant artificiellement la petit bourgeoisie presbytérienne paupérisée de son allié naturel, la classe ouvrière, liant ainsi artificiellement son destin à celui de son propre oppresseur.

        Cet aspect du conflit irlandais a été particulièrement mis en relief par les travaux de James Connolly, qui a montré que l'histoire de l'Irlande ne se posait pas tant en termes religieux qu'en termes économiques. En constituant l'Irlande en tant que satellite économique de l'Angleterre, Londres lui donna exactement la fonction de ce que les tiers mondistes socialistes désignent comme une nation globalement prolétaire, l'Angleterre se donnant celle de la nation globalement capitaliste. La situation économique et politique des colons presbytériens, guère meilleure que celle des catholiques, aurait du très tôt les amener à constituer ensemble une force politique commune, leurs intérêts se rejoignant souvent. Mais la question du "papisme" que Londres su toujours habilement instiller dans les relations entre presbytériens et catholiques, agitant les haines d'un coté comme de l'autre, fit souvent échec à ces tentatives de rapprochement. Il y en eut pourtant.

Quand les nationalistes étaient protestants

        Au cours du XVIIIe siècle, la situation de pauvreté endémique de l'Irlande n'alla qu'en s'accroissant. A chaque mauvaise récolte, la famine se répandait sur les classes misérables. L'Angleterre sut pourtant maintenir l'ordre, en promettant aux catholiques des améliorations de leur situation, promesses qu'elle s'empressait d'oublier dès que la situation économique s'améliorait.

        Dans la deuxième moitié du siècle, en réaction à la situation effroyable des catholiques, se formèrent des sociétés secrètes patriotiques, comme les White boys et les Oak boys. Leur efficacité fut très limité, et n'inquiéta pas Londres. Toutefois, au parlement de Dublin (composé uniquement de protestants), une majorité de représentants, estimant étouffante la tutelle de la métropole, vint à rejoindre les catholiques dans leurs revendications d'indépendance. Mais malgré l'ascension de ce sentiment d'oppression, y compris au sein des protestants, les statuts discriminatoires et autoritaires de l'administration de l'île par la Couronne (dits "lois Poynings") brisèrent les velléïtés irlandaises.

 
Scéne d'intérieur irlandais au XVIIIe, 
gravure de Jonathan Swift

En 1724, l'écrivain Jonathan Swift, anglo-irlandais de confession anglicane, fut le premier protestant à prendre conscience de la grande misère, la souffrance et l'oppression du peuple irlandais. Il publia une série de textes délibérément provocateurs, voire cyniques (Par son ironie glacée, Swift est considéré comme le fondateur de l'humoir noir), les Lettres du Drapier (1724), destinés à dénoncer cette situation. Il y souligna particulièremet la désinvolture et le mépris qu'éprouvaient les Anglais pour l'Irlande : " Ils en savent à peine plus sur l'Irlande que sur le Mexique, au mieux que c'est un pays soumis au roi d'Angleterre, envahi de marécages et peuplé de sauvages papistes maintenus en respect par des mercenaires. En général, ils pensent que pour l'Angleterre, mieux vaudrait que toute l'île fut engloutie par la mer, car les Irlandais ont une fâcheuse tradition : tous les quarante ans, ils mènent une rébellion" (pour illustrer le mépris des anglais envers les Irlandais, il suffit d'évoquer cette "saillie" de Wellington qui, né sur le sol irlandais, lorsqu'on le qualifia d'Irlandais répondit : "Naître dans une écurie ne fait pas forcément de vous un cheval").

 
The Irish house of commons, Wheatley, 
huile sur toile, 1780 

Une évolution politique se produisit à la fin du XVIIIe, lorsque  le parlement irlandais (ci-contre) mené par un certain Henry Grattan obtint en 1779 la liberté du commerce, la reconnaissance de la particularité du royaume d'Irlande, ainsi qu'une certaine liberté législative et en 1782, quelques mesures d'adoucissement pour les catholiques. Ces aménagements, cependant, constituaient des mesures de classe : la liberté du commerce et l'autonomie legislative n'intéressait que la haute bourgeoisie protestante, seule à en jouir. Et les adoucissements procurés aux catholiques visaient surtout pour la couronne à s'assurer un certain soutien de leurs élites économiques, seules véritables bénéficiaires. Le clivage de classe créé par l'occupation anglaise ne changeait donc pas radicalement de nature, et l'indépendance restait toute théorique, sachant qu'elle n'était exercée que par une infime minorité de protestants acquis aux vues de l'Angleterre sur la plupart des questions.

L'Irlande et la Révolution française

La Révolution française qui survint à la fin du XVIIIe provoqua plusieurs effets majeurs dans l'île. Tout d'abord, elle entraîna chez les protestants un regain de haine envers les catholiques, attisé par la crainte d'une intervention française. Du coté catholique, les idées révolutionnaires sucscitèrent un engouement qui fut à l'origine des premiers mouvements nationalistes républicains, qui constituèrent la première tentative cohérente d'organisation des masses irlandaises (principalement catholiques évidemment). Wolfe Tone, bien que protestant, fut le premier et le plus illustre de ces républicain. Admirateur de la grande Révolution française, et désireux de réunir tous les Irlandais contre l'Angleterre, il fonda le Club des Irlandais Unis. Le républicanisme irlandais, c'est à dire le regroupement de tout un peuple autour d'un idéal commun, sans considération de la religion, était né.

Dans le même temps, pressé par l'opinion catholique et par les évènements sur le continent, Londres lacha du lest, et accorda en 1793 l'éligibilité et le droit de vote aux catholiques, et l'accès à certaines professions jusque là interdites. Mais suite à des provocations protestantes en Ulster, d'autres lois de sécurité jetèrent les catholiques dans la précarité.

Le Mayo des français

 Vers 1796, Wolfe Tone, devenu chef de l'opposition au parlement, passa en France et fit appel au directoire. Celui ci entrepris alors le débarquement d'un important corps expéditionnaire mené par Grouchy et Hoche (45 navires, 13400 hommes), dont il était prévu qu'il serait accompagné d'un soulèvement populaire fomenté par les Irlandais Unis. Malheureusement, une tempête violente dispersa plusieurs navires. Hoche, timoré, décida de rentrer en France sans tenter de mettre pied à terre. Le soulèvement irlandais fomenté par Wolfe Tone et ses partisans se produisit tout de même, mais privé de l'appui français, il fut réprimé avec férocité et sans grande difficulté par les troupes anglaises.

Soldat écossais défendant Castlebar contre les Français, 
G. Cruikshank, aquarelle

En Aout 1798, sur ordre de Napoléon et encore à la demande de Wolfe Tone, un millier d'hommes menés par le général Humbert débarqua en Connaught, près de Killalor, rapidement rejoints par quelques centaines d'Irlandais des environs et de partisans nationalistes. La prise de Killalor et une victoire audacieuse à Castlebar (illustration ci-contre) contre 6000 anglais (dont 1000 cavaliers) entraina un début d'insurrection en Connemara, mais le reste du pays ne bougea pas, refroidi par la repression de 1796. Les Français, rapidement encerclés à Ballynamuck par l'élite des troupes britanniques, durent rendre les armes. Les protestants fanatiques se déchainèrent, les chefs de l'insurrection furent capturés, et mis à mort. Wolfe Tone se suicida dans sa cellule pour échapper au bourreau.

Encore actuellement, beaucoup estiment que si en 1796 Hoche avait fait débarquer ne serait-ce qu'une partie de ses troupes et avait eu l'audace et le courage de Humbert, l'Irlande aurait pu facilement basculer, et son destin ainsi que celui de l'Europe en aurait été bouleversé. Car si l'Irlande avait échappé aux Anglais, réserve de céréales et point stratégique primordial, il est probable que plus généralement l'issue du conflit anglo-français eut été différente également.

Le nom de Hoche est encore de nos jours synonyme de lacheté en Irlande, mais celui de Humbert reste populaire, et à Castlebar, une stèle commémore la mémoire des soldats français morts pour l'Irlande. La partie nord du Mayo, ou se déroula l'essentiel des évènements, est toujours connue sous le nom de French Mayo, le Mayo français. Napoléon lui même garde toujours une place dans un certain nombre de foyers irlandais (votre serviteur a même pu voir chez une famille des environs de Galway plusieurs portraits du petit caporal orner les murs du logis).

La question d'Irlande et l'Union

La période révolutionnaire et les tentatives françaises en Irlande, bien que conclues par un échec, avaient tout de même amené l'Angleterre à une prise de conscience de l'ampleur du problème irlandais, qui n'était pas qu'une question coloniale, mais aussi une question de sécurité intérieure : l'Irlande constituait le meilleur levier pour compromettre la sécurité de la Grande Bretagne. Ce problème se poserait tant qu'il existerait en Irlande une minorité de protestant dominant une immense majorité de catholiques. Mais d'un autre coté, la pression des protestants fanatisés était telle que Londres ne pouvait se permettre de lacher du lest. A court terme, la seule solution viable était donc l'union des deux royaumes, qui fut proclamée contre la volonté générale en décembre 1800, grâce à la corruption d'une partie des élus irlandais. L'Irlande perdit son parlement, mais enverrait dorénavant cent représentants à Westminster.

Paradoxalement, les catholiques espèraient de l'Union quelque amélioration, grâce à l'unité des ordres juridiques des deux pays. Le droit anglais ne connaissait en effet pas de lois discriminatoires comme il en existait en Irlande. L'égalité civique promise ne vint cependant pas.

Daniel O'Connell, Mulvany, huile sur toile

Daniel O'Connell, un catholique élevé en France et appartenant aux classes moyennes, qui avait profité de l'accès aux professions libérales accordé aux catholiques en 1793, devint le nouveau champion des irlandais. Grand démocrate, révolutionnaire et égalitariste, il fut un habile meneur et politicien, tout en restant toujours dans le cadre de la légalité.
        Il remporta de grands succès, comme l'acte d'émancipation des catholiques qu'il arracha à Westminster en 1828, qui amena l'égalité presque totale avec les protestants. Il rendit le mouvement catholique puissant, au point d'en faire la première force politique d'Irlande.
        Mais sur la fin de sa vie, en butte aux résistances et aux repressions londoniennes contre les mouvements de masse, et laché par les nationalistes radicaux du mouvement Jeune Irlande, il mourut malade et dans l'oubli en 1847. L'Union avait en effet gravement altéré la santé de l'économie irlandaise, qui était de nouveau tombée dans la dépendance anglaise. En outre, les alternatives légales au combat politique tombaient toutes dans des impasses, Londres refusant de reconsidérer l'existence de cette Union. Ces deux phénomènes se conjuguèrent pour amener la catastrophe du milieu du XIXe siècle, connue sous le nom de "An Gorta Mor", la Grande Famine.

 

"An Gorta Mor" : la Grande Famine  

Un métayer et sa famille expulsés, photo colorisée

L'Irlande, ayant gagné deux millions d'habitants entre 1814 et 1841, en comptait maintenant 8 millions, pour une densité de population bien supérieure à celle de la France au même moment. Les familles rurales vivaient exclusivement de la pomme de terre, qu'elles cultivaient dans les petits lopins que les landlords leurs accordaient pour subvenir à leur besoins. Les céréales, produites en grande quantité par ces même paysans, étaient exclusivement exportées vers l'Angleterre ou les villes. En effet, la hausse du prix des produits agricoles en raison du blocus français avait entraîné une augmentation massive des fermages. En 1815, la paix avait ramené les prix à des niveaux raisonnables, mais pas les fermages. Les paysans, pour honorer leurs échéances, ne pouvaient espérer conserver pour eux même une partie de ces céréales. Les laitages leur étaient même devenus un luxe.

The emigrants, E. Nicol, huile sur toile

En 1846, toutes les conditions étaient réunies pour une crise majeure. Celle ci survint en raison de plusieurs mauvaises récoltes de pomme de terre. La sous-alimentation entraîna une extension foudroyante du choléra. Plus d'un million de personnes moururent, et un autre million fut contraint à l'exode. Le bilan général de cette famine fut effroyable.
       Au plan humain d'abord, en raison de la saignée monumentale qu'elle créa dans le peuple irlandais : des vallées et des régions entières furent entièrement vidées de leurs habitants, et les épidémies ne s'arrêtaient que lorsqu'il n'y avait plus personne pour mourir. Les landlords expulsaient massivement les paysans devenus incapables de travailler, aggravant ainsi la situation. Un village entier en exode mourut en une seul journée dans la vallée de Delphi, dans le Connemara, incapable de rallier la ville la plus proche ou les attendait une aide alimentaire. Certaines associations caritatives protestantes distribuaient d'ailleurs au compte goutte une aide alimentaire chèrement payée : la conversion. Les familles qui acceptaient se voyaient immédiatement frappées du sceau de l'infamie, et étaient surnommées les "soupeurs", ayant trahi leurs co-religionnaires catholiques pour un peu de nourriture.

 
timbre-poste de la République d'Irlande commémorant la grande famine de 1845

Au plan culturel, ensuite, la famine toucha les régions les plus rurales et les plus pauvres du pays, c'est à dire celles de l'ouest, ou la culture gaëlique survivait tant bien que mal sous la botte des landlords, mais survivait tout de même. Mais la famine, en vidant entièrement ces régions, fit disparaître en quelques années une grande majorité des locuteurs de la langue gaëlique. C'est de cette époque que date la prédominance de l'anglais comme langue véhiculaire, et depuis lors, elle n'est allée qu'en s'accentuant.

       L'Europe entière s'émut pour l'Irlande, mais le gouvernement anglais ne prit que des mesures symboliques et sans effets, voire ne fit rien, comme sous le cabinet du libéral Russell. Les britanniques ne restèrent cependant pas tous inactifs, et les mouvements syndicaux et socialistes, comme les chartistes, déclenchèrent de nombreuses actions de solidarité pour venir en aide aux Irlandais. On aboutit d'ailleurs à des situations qui auraient été risibles si les circonstances n'avaient pas été aussi tragiques. En effet, l'Irlande, à cette période, produisait largement assez de céréales pour nourrir plusieurs fois sa population. Mais cette production revenait aux landlords et partait pour l'Angleterre ou à l'exportation. Il arriva donc parfois que le blé distribué aux paysans irlandais par les mouvements de solidarité ait été produit en Irlande par ces paysans, exporté en Angleterre ou il était acheté par ces mouvements, et ré-envoyé en Irlande pour nourrir les paysans. Cette situation absurde illustre fort bien le rôle foncièrement destructeur du libre-échange, dans cette tragique histoire qui fut la dernière famine que connut l'Europe. Si l'Irlande n'avait pas été une colonie mais un Etat indépendant et à l'économie protégée, la famine n'aurait pas eu lieu.

 

L'agitation politique de la seconde moitié du XIXe


        La tragédie de la famine fut politique également, car elle précipita les premiers mouvements républicains radicaux dans une action armée pour laquelle ils n'étaient pas prêts. Une insurrection menée par la Jeune Irlande fut facilement brisée en 1848, ses chefs exécutés ou déportés. Les émigrés créèrent en exil le mouvements républicain des Fenians dont le but avoué était de nuire à Londres et d'obtenir l'indépendance.  La situation redevint à peu près normale dans le courant des années 1860, grâce à quelques mesures progressistes, comme la limitation des expulsions des paysans, et le "désétablissement" de l'Eglise protestante d'Irlande.

        Vers 1870, les parlementaires irlandais, majoritairement protestants, soucieux de la santé économique de l'île et donc de leur propre fortune, adoptèrent la revendication d'une autonomie interne, dite "Home rule". Sous la pression de la Land League, la ligue agraire, créée par Michael Davitt en 1879, Londres fut contrainte de prendre plusieurs lois agraires favorables aux catholiques. Les parlementaires catholiques, devenus majoritaires dans la représentation irlandaise, obtinrent la présentation en 1886 d'un premier projet de Home rule devant la chambre des communes, mais il fut repoussé. Un second fut adopté en 1893, mais fut rejeté par la chambre des Lords.

Le recours à la voie armée et Pâques 1916

 
La grande grève de 1913

        Face à l'impasse de l'action parlementaire, les nationalistes irlandais se radicalisèrent, et décidèrent d'agir en Irlande même. Arthur Griffith créa en 1900 le Sinn Fein (littéralement : "nous même"), qui réclamait la formation immédiate d'un parlement national, et présentait un programme économique socialiste, largement inspiré des idées de James Connolly, un Irlandais né en Ecosse, et venu dans la cause de l'indépendance irlandaise par le syndicalisme. Il fut avec le poète Patrick Pearse un des moteurs intellectuel et militant de la constitution du mouvement républicain et du réveil de l'identité gaëlique dans la deuxième moitié du XIXe siècle, et reste un des plus grand penseur du socialisme européen. Les mouvements comme l'Irish Republican Brotherhood devinrent au cours de cette période les véritables porteurs de l'indépendance et de l'identité populaire irlandaise, abandonnant aux landlords protestants et à la bourgeoisie catholique le rôle de figurants. Mais alors que Westminster, sous la pression des parlementaires irlandais, acceptait l'idée en 1912 d'un Home rule devant entrer en application deux ans plus tard, la guerre mondiale vint reporter le projet sine die. En outre, le vote du Home rule avait suscité de la part des unionistes d'Ulster des réactions violentes que Londres ne parvenait pas à endiguer, l'armée Britannique refusant de marcher contre eux. La guerre mit cependant fin aux troubles en envoyant tout le monde sur le front.
       
La proclamation de 1916, placardé dans les rues du pays. Cliquez ici ou sur l'image pour l'agrandir

Mais le conflit sur le continent n'avait pas mit fin aux prétentions des républicains, qui préparèrent dans le plus grand secret un insurrection pour Paques 1916. Menée par les leaders républicains regroupés dans les Irish Volunteers, ancêtre de l'IRA, elle prit totalement de cours les forces de l'ordre. Les centres vitaux de Dublin se trouvèrent rapidement entre les mains des insurgés, qui proclamèrent la République irlandaise (voir ci-contre). Mais ceux ci échouèrent à provoquer le soulevement de la province. Les combats firent rage pendant près d'une semaine, et les républicains, mal armés et assiégés dans le Grand Post Office (GPO) de Dublin,  succombèrent finalement à des troupes près de 20 fois supérieures en nombre, et équipées de canons.

 

 

 

 

 
Execution de Joseph Plunkett dans la prison de Kilmainham, en mai 1916.

La repression anglaise fut d'une impitoyable férocité : en quelques semaines, tous les principaux meneurs, après un simulacre de procès expédié en quelques heures, furent fusillés. La plupart des executions eurent lieu derrière les murs de la sinistrement célèbre prison de Kilmainham (ci-contre), qui vit défiler dans ses cellules l'essentiel des acteurs de toutes les insurrections irlandaises du XIXe. Connolly lui même, gravement blessé pendant les combats, fut fusillé assis sur une chaise dans une semi inconscience, rejoignant le destin de Robespierre. Eamon de Valera ne dut sa grâce qu'au fait d'être citoyen américain. Suivirent plus de 5000 arrestations et internements, jusqu'au Pays de Galles et en Angleterre. 

Certains estiment que la défaite des insurgés était inéluctable dès le premier coup de fusil. C'est une vision étriquée, car si la province ne se souleva pas, il en fut de peu. En outre, au delà du rôle symbolique de ce soulèvement, les chefs de l'insurrection, tout en ayant conscience de la minceur de leur chances, avaient aussi conscience de la necessité de réveiller l'ardeur des Irlandais par un coup d'éclat. Et ce furent les Anglais, qui par leur brutalité, donnèrent raison aux insurgés. La répression souleva une vague d'indignation sans précédent dans le pays, et entraina une adhésion massive de la jeunesse du pays à la nouvelle IRA, qui venait d'être fondée par les survivants de ce soulèvement, comme Eamon de Valera et Michael Collins. Les éléctions qui suivirent assistèrent à un raz de marée pour le Sinn Fein.

 
Volontaires de l'IRA pendant la guerre d'indépendance(Men of the west, Sean Keating, huile sur toile, 1920 env.)

La guerre civile et la victoire


        Dès lors, la stratégie de la lutte armée ne put aller qu'en s'accroissant, les anglais durcissant la repression pour donner des gages à leur alliés unionistes.


        Finalement, en 1921, face à une situation militaire et politique devenue critique pour lui, le gouvernement londonien accepta la négociation, qui déboucha sur un statut de quasi-indépendance pour le sud du pays. Mais outre la subsistance du statut de dominion membre du Commonwealth, présenté sous la forme d'un "Etat libre", le nord de l'île restait sous souveraineté britannique, en raison de la farouche opposition des protestants, majoritaires dans cette partie du pays et fanatisés dans leur haine du "papisme".

L'acceptation de ce compromis par une partie majoritaire des républicains entraina fatalement l'autre partie dans la dissidence. Le parlement national nouvellement formé ratifia l'accord avec l'Angleterre, mais De Valera mena le front du refus, pronant une guerre totale et jusqu'au-boutiste contre les Britanniques jusqu'à l'indépendance complète et totale. La guerre civile devint inévitable ; elle se produisit, et finit par être remportée par les forces gouvernementales menées par Collins (qui fut tué durant les affrontements). Mais le clivage qu'elle créa dure encore, et se ressent dans les relations difficiles qu'entretiennent Dublin et le Sinn Fein actuel, qui ne reconnaît toujours pas la légitimité d'un Etat qui comprend seulement 26 comtés sur les 32 que compte l'Irlande. À partir de 1969, l’Eire se trouva directement confrontée au problème de l’Ulster et se débattit dans une situation ambiguë : traditionnellement prête à soutenir les revendications des catholiques de Belfast et à plaider la cause de la réunification de l’Irlande, elle ne pouvait cependant pas approuver les actions terroristes de l’IRA en Ulster. Le conflit d'Irlande du nord semble cependant actuellement trouver une sortie, mais le chemin est encore long. Vous trouverez ici bientôt un exposé sur le conflit nord-irlandais et ses développements récents

 

L'irlande moderne


        L'histoire de L'Irlande ne s'arrête pas en 1921, évidemment. Mais ecoeurés par tant de luttes, de massacres, de famines et d'exodes, les Irlandais trouvèrent un consensus en s'inscrivant dans un certain attentisme, et une profonde neutralité du pays vis à vis des évènements mondiaux ultérieurs. Progressivement, les partis révolutionnaires arrivés au pouvoir se scindèrent en divers mouvements, et certains, oubliant rapidement leurs programmes socialistes, versèrent dans le conservatisme social et religieux le plus profond. L'Irlande devint un pays catholique, fortement marqué par la présence de l'Eglise et de sa morale. L'économie de marché s'installa, et le siècle s'écoula non pas paisiblement, mais sans heurts majeurs.

        L'Irlande proclama sa neutralité complète lors de la deuxième guerre mondiale, refusant de servir les intérêts de l'Angleterre ou du nazisme. Dans les faits, cependant, le soutien économique et politique alla vers les alliés : de très nombreux Irlandais gagnèrent la Grande Bretagne pour remplacer dans les usines les ouvriers partis au front. En outre, les signes officiels démontraient clairement le positionnement de l'île. Ainsi, lorsqu'un appareil d'un pays belligérant s'abimaît sur le sol irlandais, les équipages allemands étaient placés dans des camps de prisonniers, alors que les équipages anglais ou américains étaient remis aux autorités britanniques, avec leur matériel.

En 1949, l'Irlande abandonna définitivement les derniers liens constitutionnels qui la reliaient à la Grande Bretagne, et devint officiellement une République totalement indépendante. Une forme d'alternance politique se mit en place, et les partis de droite et de gauche modérée se succèdèrent au pouvoir : jusqu’en 1993, deux grands partis se relayèrent à la direction du pays : le Fianna Fáil, parti nationaliste fondé en 1927, par rupture avec le Sinn Féin, et conduit jusqu’en 1973 par Eamon De Valera et le Fine Gael, année à laquelle elle adhéra à la C.E.E.

Dans les faîts, l'indépendance existe, mais la Grande Bretagne reste encore le permier partenaire économique. En outre, le débat politique n'est pas encore tout à fait assaini, car il est toujours marqué par un poids très important conservé par l'Eglise catholique, qui fut pendant longtemps religion d'Etat (elle ne l'est plus actuellement, cependant). Ceci s'illustre par un certain décalage sur un certain nombre de questions, notamment de moeurs : l'avortement est évidemment toujours interdit, et le divorce vient à peine d'être légalisé. La question religieuse est évidemment une des raison qu'avancent les unionistes d'Ulster pour refuser le rattachement à la République d'Irlande.

Finalement, après huit siècles de tragédies, d'émeutes, de rébellions, de répressions, l'Irlande - du sud en tout cas - semble avoir pris le chemin de la normalisation. Elle devient lentement un Etat européen démocrate et libéral (au sens économique comme au sens social). L'Eglise perd peu à peu son influence, et les jeunes Dublinois rèvent de la même chose que les jeunes Londoniens ou les jeunes Parisiens. Qui peut dire si cela est bon, ou mauvais ? Ce qui est sur, c'est que de moins en moins d'entre eux se souviennent du prix que leurs pères et mères payèrent pour qu'ils vivent libres...